Olivier Frébourg : Les maux d’un père

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Olivier Frébourg n’est que de passage dans la bibliothèque de la parentalité. C’est pourquoi, sans doute, sa parole est unique. Peut-être aussi parce qu’il ne fait pas partie du sérail accrédité des habituels porte-parole de l’enfance et de l’éducation, pour notre plus grand plaisir.A l’heure où les pédopsychiatres le disputent aux pédiatres en librairie, c’est une bouffée d’air frais de lire un écrivain sur le sujet de la naissance. Mettre au monde, faire tenir une famille debout, craindre, perdre un enfant, en tenir un autre à bout de bras, cela n’est pas une affaire de mode d’emploi. C’est un « être au monde » qui a plus besoin de poésie que de psychologie.

Autant dire qu’Olivier Frébourg est à sa place pour nous parler de la perte d’un enfant, de la naissance prématurée et du combat pour la vie dans un service de périnatalité. Ce qu’il fait avec une rare délicatesse dans « Gaston et Gustave ».

Entre temps, il nous aura parlé de Flaubert, du grand large des mots, de l’Edition, de la culpabilité et de la mort d’un amour dans les cendres d’un deuil… la vie quoi ! Un prix décembre en 2011 plus que mérité pour ces confessions, pudiques et touchantes.

L’interview d’Olivier Frébourg

Côté Mômes : Entre la perte d’Arthur, le jumeau de Gaston, et la parution de votre roman, 5 années se sont écoulées. La distance était nécessaire pour écrire sur le sujet, pour passer du chagrin aux mots ?
 

Olivier Frébourg : C’est un livre que j’ai commencé à écrire assez rapidement en fait. J’avais pour idée, avant la naissance de Gaston et la mort d’Arthur, de faire un livre sur Flaubert, mon maître en littérature. Un écrivain qui a toujours refusé la paternité pour se consacrer à ses enfants, qui étaient ses livres, et qui avait en revanche beaucoup d’enfants « adoptifs » et élus. Sa nièce Caroline ou des écrivains comme Maupassant qu’il considérait comme son fils spirituel. J’avais l’idée d’un livre joyeux et fantaisiste sur les traces du voyage qu’il avait fait avec Maxime Ducan en Bretagne, un voyage de jeune homme, plein d’allégresse. Cette naissance dramatique est arrivée, à Saint-Malo. Le livre sur Flaubert s’est alors transformé. Plongé dans l’effroi de la mort brutale d’Arthur et du combat pour la vie que Gaston a dû mener, Flaubert s’est encore imposé à moi. La première chose que j’ai vue en arrivant au CHU de Rouen, c’est la statue de Flaubert. Ensuite, on a incinéré mon fils à l’Hôpital Flaubert, le patron de pédiatrie était le sosie du père de Flaubert… sans forcer l’analogie, Flaubert était là. Pendant l’hospitalisation de Gaston (plus de deux mois), j’étais pris par ce vrai combat pour la vie, mais à partir de son retour à la maison, toutes ces choses se sont imposées à moi et j’ai commencé l’écriture de ce livre. Il m’a pris ensuite beaucoup de temps. D’abord parce que je ne voulais pas en faire un livre de deuil ou de compensation. Ensuite, parce qu’après la première urgence d’écrire, les deux figures, celle de mon fils Gaston et celle de Gustave Flaubert, se sont mêlées et emmêlées. Le livre s’élargissait. En passant de la gémellité de mes deux enfants au double dans un sens plus large.
 
 

C.M. : Flaubert est omniprésent dans votre livre…

O.F. : Ce livre a été un rempart pour moi pour ne pas verser dans un registre pathétique. Je me débattais dans un flot d’émotions et la présence de Flaubert a été un garde-fou pour ne pas succomber au pathos. D’autre part, Flaubert est mon père en littérature. J’ai convoqué Flaubert parce qu’il était mon maître d’ironie et qu’il me permettait de remettre les choses à distance.

 

C.M. : La littérature est le second sujet du livre. Elle chemine au cœur de votre confession, elle accompagne votre récit, s’y mêle…

O.F. : Quand cette catastrophe nous est arrivée, je me suis dit que c’était à cause de la littérature, qu’elle avait dévoré ma vie au point de me coûter un fils. Dans ce genre de circonstances, on passe toujours par une phase de culpabilité. On se demande ce qu’on n’a pas fait ou fait… Nous étions venus à La Rochelle pour un festival de littérature, les « étonnants voyageurs », malgré la grossesse de ma femme… ma maison d’Edition me prenait beaucoup de temps… je me suis donc demandé « qu’as-tu fait pour en arriver là ? » En même temps, on ne peut pas écrire un livre sans s’interroger sur la création et la paternité, surtout quand on a déjà été père. Avoir des enfants, c’est à la fois une expérience universelle et unique. On met au monde une vie exceptionnelle et pourtant, cet individu unique au monde, nous le faisons entrer dans le grand flot de l’humanité où on ne sera plus maître de rien. Sa mise au monde est une création, nous espérons pouvoir lui sculpter un destin et ce destin est voué à nous échapper. Ce livre est donc devenu une réflexion sur ce que c’est qu’être père, ou parent… d’une œuvre, d’un enfant… C’est un cheminement parallèle qui renvoie à des questions assez voisines. Peut-on être parent dans le monde où nous vivons ? Pouvons-nous tout autant être créateurs ? Peut-on écrire, ce qui est se mettre hors du monde, et s’inscrire dans le monde en même temps? Peut-on avoir des enfants, se mettre hors du monde pour les en protéger et les rendre aptes à affronter ce monde ? Finalement, j’ai essayé de répondre avec ce livre à la question « C’est quoi être père aujourd’hui ? » Une question à laquelle on n’apporte en général que des réponses psychanalytiques. Mais cette question est rarement au cœur de la littérature.

Perdre un enfant : la littérature plutôt que le deuil

C.M. : Votre roman s’inscrit-il dans une littérature du deuil, de la perte de l’enfant, où vous rejoindriez Hugo avec la mort de Léopoldine?

O.F. : Etonnamment il y a beaucoup de livres parus depuis dix ans sur la mort de l’enfant. Sans doute parce que la mort d’un enfant apparait aujourd’hui de plus en plus scandaleuse. Au XIXème siècle elle ne l’était pas parce que beaucoup d’enfants mourraient à la naissance. Aujourd’hui on s’attend naturellement à ce qu’une naissance se passe bien. Nous avons été éduqués avec l’idée que la grossesse n’est pas une maladie. La perte d’un enfant est tellement rare qu’elle prend maintenant la dimension d’une catastrophe. Pourtant, ce livre n’est pas une thérapie et je ne crois pas beaucoup à l’idée de faire son deuil. Avec l’âge, on apprend que la vie, c’est vivre dans la joie en coexistant avec la perte d’êtres chers, avec des blessures. On dépasse alors la douleur qu’on a connue parce que la vie est plus forte que tout. On ne fait jamais son deuil mais la vie prend toujours le dessus. Accepter la mort, vivre avec, c’est notre part commune. « Nous vivons avec nos morts », disait Michelet. Du chagrin, j’en ai toujours, mais cela n’empêche pas des moments de joie, de vie…

 

C.M. : Est-ce que la perte d’un enfant mort-né n’est pas moins dure pour un père qui n’a pas porté l’enfant et n’a encore rien vécu avec lui?

La religion s’est posé la question du statut de l’enfant des limbes, d’un enfant qui n’a pas vécu. J’ai ressenti cette question dans mon entourage, je la subodorais. Mais c’est une erreur. Un enfant c’est un lien physique, certes, mais pas seulement. Le deuil commence dès lors que vous attendez un enfant, à partir du moment où vous vous le représentez. Vous le portez en vous, père où mère, bien plus psychiquement que physiquement. Je m’attendais à avoir des jumeaux, bien avant leur naissance. La perte est donc aussi douloureuse. Je comprenais que certaines personnes pensent que ce n’était pas comme si j’avais perdu un enfant de 5 ou 6 ans. Ce n’est pas la même chose, en effet, mais la douleur est aussi vive. On ne commence pas à être parent au moment de la naissance, mais dès son annonce, dans l’attente de l’enfant à venir, on est déjà père. Il n’y a pas de hiérarchie dans la douleur. Cette zone de non-dit, qu’est l’enfant des limbes, vous la portez en vous à vie.

 

C.M. : Il y a un soupçon de faute professionnelle dans la disparition de votre fils. Pourtant, vous n’avez pas cédé au démon juridique de notre époque en faisant un procès aux urgentistes ?

O.F. : L’accouchement prématuré de ma femme était d’abord, dans mon esprit, de ma faute. Serait-il arrivé si je ne l’avais pas emmenée à Saint-Malo ? De plus, le soir de son accouchement, je n’étais pas près d’elle. J’avais dû revenir à Paris pour mon travail. Ensuite il y a eu un enchainement de mauvaises circonstances. Dans la clinique où est né Gaston et où est mort Arthur, certains protagonistes n’ont pas été à la hauteur. Il y a eu des erreurs manifestes. Mais je n’étais pas là. Je n’ai pas voulu me laisser aveugler par une recherche de responsabilités qui me feraient sortir de ma propre responsabilité. Nous avions assez à faire avec notre propre sentiment de culpabilité, ma femme et moi. Pour elle aussi, l’épreuve était terrible. Dans une naissance prématurée, la mère se sent tellement désemparée. Elle se sent coupable de ne pas avoir su garder en elle son enfant jusqu’au terme, et le père, lui, se demande s’il n’a pas déclenché la naissance par un élément extérieur… 

Très grands prématurés: le combat des enfants des limbes


C.M. : Après l’incinération de votre fils Arthur à l’hôpital Flaubert, commence une longue épreuve pour Gaston en service périnatal où il va mener un combat pour sa survie. Comment avez-vous vécu cette immersion dans le monde hospitalier ?

O.F. : Quand je suis entré au service de réanimation néonatale, je suis entré dans un univers de dévouement où l’essentiel est la transmission de la vie. Le monde hospitalier est pour moi la religion moderne. Dans un occident déspiritualisé, matérialiste, les grands prêtres, se sont les médecins. Dans chaque province, le CHU est souvent le premier employeur de la région. Un hôpital est un lieu qui accompagne tous les moments de notre vie. On y nait, on y meurt, on y devient père… Nous vivons dans un univers de plus en plus médicalisé. Gaston a été sauvé par une chaine admirable de soins, de soignants, qui l’ont porté. Les services néonataux sont un univers à huis-clos où vous n’êtes pas dans la maladie mais où les enfants ne sont pas éclos. C’est un univers extrêmement ritualisé, avec des procédures très précises, fascinant. Votre enfant est si petit, si fragile, que vous pensez d’emblée qu’il n’y survivra pas. A 32 semaines, un prématuré est viable, la médecine sait faire. Gaston est né à 26 semaines. A ce stade chaque jour compte. Chaque jour de plus. C’est cela qui est la chose la plus bouleversante. Notre combat a donc commencé à la journée. Chaque jour de plus est une victoire. Les soignants sont extrêmement prudents et vous mettent des paliers.

 

C.M. : Comment traverse-t-on une telle épreuve ? Essaie-t-on de se protéger ? Y arrive-t-on ?

O.F. : Vous n’imaginez pas ce que vous allez vivre quand un enfant nait si tôt. On se dit qu’il n’y arrivera pas, que le pire est certain, ou possible, mais dès les premières minutes vous êtes dans la lutte, dans le combat. L’univers des prématurés est un coffre-fort d’enfant, un temple, religieux, avec ses signes, ses symboles. La médecine est très rationnelle, pourtant le symbolique est présent partout. On a laissé rentrer des techniques qui n’avaient pas cour auparavant. Très vite on nous fait prendre l’enfant en peau à peau. Autrefois, les parents étaient écartés. Aujourd’hui les parents sont présents à plein temps, quasiment, tous les jours. Les caresses, les soins, la parole ont une grande importance. L’enfant, lui, vit un véritable marathon, avec des cycles, des paliers, des périodes d’épuisement, de risques infectieux, d’hématomes cérébraux… Ils courent tellement de risques.

 

C.M. : Quelles réflexions tirez-vous de cette épreuve, de ce combat en néonatalogie ?

O.F. : Les parents sont peu informés de ce qui se passe pour un prématuré. On sait peu le risque de prématurité gémellaire. On perçoit cela comme un risque, mais on imagine mal ce que c’est quand on est au-delà de 2 ou 3 semaines avant le terme. On se retrouve dans un univers tellement surprenant, entre vie et mort, avec une dramaturgie tellement particulière. C’est un choix de santé public qui a été fait par la France ce luxe mis à disposition des familles pour arracher une vie aux limbes. C’est un signe politique fort. L’Etat a besoin de ses enfants pour en faire des acteurs économiques. La prématurité est l’illustration même de cet engagement.

 

C.M. : Comment va Gaston aujourd’hui ?

O.F. : Il va très bien. Il n’a subi aucune séquelle. C’est un enfant d’une qualité énorme, considérable dans l’appétit de vie. Les prématurés sont des enfants paradoxaux. Extrêmement sensibles d’un certain point de vue, mais en même temps assez aguerris par ce qu’ils ont vécu. Une grande force de caractère avec une hypersensibilité affective. Ce sont des enfants qui viennent d’ailleurs.

 

C.M. : Il y a une symbolique sur le lien secret qui unit des jumeaux, existe-t-il une présence d’Arthur dans la vie de Gaston ?

O.F. : Gaston a 4 ans et demi et il ignore l’existence d’Arthur. Il est encore trop petit. Ce n’est pas encore le moment de lui dire qu’il a eu un jumeau. Un jour il connaîtra son histoire, il pourra la comprendre, se l’approprier, savoir d’où il vient. Il va encore régulièrement à l’hôpital, en service néonatal. A l’âge d’homme, il sera important qu’il sache tout ce qu’il doit à cette chaine de soignants, comment il est venu à la vie.

En librairie

« Gaston est un très grand prématuré. A sa naissance, il a été séparé de son jumeau. Dans le service néonatal de l’hôpital de Rouen dont l’entrée est gardée par la statue de Gustave Flaubert, il lutte pour respirer. Gaston c’est mon fils.

Gustave est le « patron » des écrivains. Il refusa d’être père pour écrire Mme Bovary ou l’Education sentimentale. Il y a des moments où l’on aimerait se débarrasser de la littérature parce qu’elle ne console jamais des catastrophes. Et pourtant, à la naissance de Gaston, la statue de Flaubert s’est avancée vers moi. Gaston et Gustave se sont retrouvés unis dans la tempête et le naufrage, peau contre peau. Je n’ai pas eu d’autre choix que d’écrire ce livre. J’avais quitté le monde des vivants pour celui des limbes où je réchauffais mes deux fils. » O.F.

Gaston et Gustave, Mercure de France, 17,90€