Natacha Polony : Craindre le pire et espérer le meilleur

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Journaliste, ancienne enseignante et passionnée par la transmission des savoirs, Natacha Polony est l’auteure d’un scénario catastrophe pour l’école de demain : « Le pire est de plus en plus sûr », une enquête d’anticipation qui tire la sonnette d’alarme. Mère de deux enfants, elle nous raconte son rapport à la famille et nous parle de l’école sans langue de bois.

Côté Mômes : Dans votre livre, vous décrivez l’école du futur comme une véritable catastrophe. Est-ce la journaliste, l’enseignante ou la mère qui s’inquiète ?

Natacha Polony : C’est avant tout la journaliste qui parle dans ce livre. Mon fils est en maternelle, ma fille a trois mois et demi, ils ne sont pas encore vraiment concernés par l’école ! J’ai tendance à penser que mes enfants ont la chance d’être dans une famille qui a un capital culturel qui leur permettra de s’en sortir. Quand j’écris sur les failles de l’école, ce n’est pas pour mes enfants, c’est pour tous ceux qui vont être en difficulté parce qu’ils n’ont que l’école pour apprendre.

C.M. : Pourquoi choisir de publier ce livre maintenant ?

N.P. : Tout le travail que je fais depuis des années sur l’école me montre qu’on est à une période charnière : Les réformes qui sont prises actuellement et celles qui sont en projet pour les années à venir vont changer radicalement la donne. Enormément de livres sont publiés sur l’école chaque année, mais j’ai trouvé qu’aucun ne mettait en avant ce basculement là. Depuis quelques années, on patine sur l’analyse. L’enseignement par compétence et l’autonomie des établissements sont en train de renvoyer aux oubliettes de l’histoire l’école républicaine. L’école est un lieu essentiel pour la formation de la nation. Abandonner cela, c’est potentiellement extrêmement dangereux. Le rôle premier de l’école, ça devrait être l’émancipation par le savoir, pour fabriquer des Hommes libres. C’est ce que j’ai voulu montrer.

C.M. : D’après vous,  que faire pour ramener ces valeurs au centre de la pédagogie scolaire ?

N.P. : Tout simplement remettre la transmission des savoirs au centre de l’école.  Il ne s’agit pas de revenir à une école à l’ancienne ! Jusqu’à la mise en place du collège unique, l’école était injuste, puisque les élèves n’avaient pas du tout les mêmes parcours en fonction de leur rang social. Il faudrait refonder la méritocratie républicaine, en la rendant juste, c’est à dire réellement fondée sur le mérite, tout en enseignant avec des méthodes rigoureuses et progressives. Et enfin, il faudrait réhabiliter l’autorité  à l’école. Là, on pourrait fonder un modèle éducatif formidable.

C.M. : En Angleterre, il est question de remettre la discipline au goût du jour, d’une manière assez radicale. Le gouvernement est parti du constat que le corps enseignant était trop féminisé, et veut mettre en place un recrutement des profs dans l’armée. Qu’en pensez-vous ?

N.P. : Dit comme ça, ça a l’air absolument monstrueux. Mais la féminisation du corps enseignant pose un problème, qui n’a rien à voir avec les compétences des uns et des autres : en fait, parce que les professeurs sont en majorité des femmes, les petits garçons ont tendance à considérer que le savoir est quelque chose de féminin. Or l’échec scolaire est nettement plus important chez les garçons… Si le corps enseignant était plus mixte, peut-être que les petits garçons trouveraient un enseignant auquel ils pourraient s’identifier, alors qu’actuellement ils ont le sentiment que l’école est un domaine fait pour les filles. Le savoir est mixte, et c’est important que la mixité soit partout. Ceci dit, recruter des militaires pour faire la classe, c’est réellement excessif ! 

« Être mère a toujours été une évidence pour moi. J’ai envie de transmettre à mes enfants ma vision du monde. »

C.M. : N’avez-vous vraiment aucune inquiétude pour la scolarité de vos propres enfants ?

N.P. : Si, bien sûr ! On ne maîtrise jamais tout, et l’école fait partie de ce qu’on ne peut pas contrôler. Mais je pense que nous sommes dans système qui ne favorise que les gens déjà favorisés. C’est très inégalitaire.

C.M. : Vous avez inscrit votre fils à l’école publique alors ?

N.P. : J’ai voulu inscrire mon fils à l’école publique, mais ça été plus compliqué que prévu… On m’a dit qu’il y avait trop de demandes, et qu’on ne pouvait pas me garantir une place pour lui. La maternelle n’étant pas obligatoire, j’ai dû l’inscrire dans une école privée. Ca prouve qu’on est dans un système qui marche sur la tête !

C.M. : Qu’est-ce que la parentalité a changé à votre vision de la famille ?

N.P. : Avoir des enfants a toujours été une évidence pour moi. Nous héritons d’une histoire, et nous la transmettons à la génération suivante. J’ai envie de raconter à mes enfants quelque chose sur le monde dans lequel ils vivent. Je ne sais pas ce qu’ils en garderont, et c’est justement ce qui est incroyable. Lorsqu’on devient parent, on découvre évidemment des choses qu’on ne connaissait pas jusqu’alors. La dimension affective par exemple est toute nouvelle ! J’ai découvert un amour inimaginable pour ces petits êtres.

C.M. : Quel genre de mère êtes-vous ?

N.P. : J’essaye d’être une mère stricte, qui sait imposer des règles. Même quand ça me fend le cœur, et que je dois me positionner comme celle qui fait pleurer, je le fais quand même, parce qu’à mon sens c’est ça l’éducation. Je pense que les parents qui veulent absolument que leur enfant les aime à tout prix sont dans un positionnement assez narcissique. Il faut assumer, non pas la figure du méchant, mais la figure de l’autorité.

C.M. : Selon vous, où s’arrête votre rôle de mère, et où commence le rôle de l’école ?

N.P. : Mon rôle de mère, c’est d’inculquer à mes enfants qu’ils ne sont pas le nombril du monde. Limiter leur toute puissance, leur apprendre qu’il y a des règles parce que l’autre existe. Mais j’ai bien conscience que si je leur apprends cela, tous les parents ne l’apprennent pas aux leurs. L’école ne peut pas compenser ça, mais elle a la possibilité de donner un cadre. L’école doit être une institution sûre d’elle-même, qui n’a pas peur d’imposer ses règles.

C.M. : La société dans laquelle vos enfants vont grandir vous inquiète-t-elle ?

N.P. : J’ai très peur que mes enfants grandissent dans une société de décivilisation. Nous sommes dans des rapports humains de plus en plus violents, nous réinventons la barbarie. Je ne veux pas qu’un jour, parce que mon enfant aura mal regardé quelqu’un dans la rue ou aura refusé de donner une pièce de monnaie, prenne un coup de couteau. Je trouve que les individus ont tendance aujourd’hui à oublier l’empathie, l’humanité. Ca me fait peur.

C.M. : Vous remplacez dans l’émission « On est pas couché » Eric Zemmour et sa vision traditionnaliste de la famille – papa travaille, maman pouponne… Etes-vous là pour prendre le contre pieds de son discours ?

N.P. : Je n’ai rien d’une femme au foyer ! Ceci dit, je pense que le père et la mère ne doivent pas être confondus. A mon sens, la figure paternelle représente la loi, alors que la figure maternelle est forcément plus dans l’empathie, et la fusion avec ses enfants. Ca ne veut pas dire que le père ne change pas les couches ! Chez moi, c’est mon mari qui fait les courses, la cuisine, la moitié du ménage… Mais pour autant, c’est lui qui sanctionne.

C.M. : Dans une famille, vous pensez que l’autorité ne peut pas venir de la mère ?

N.P. : Si, je suis stricte et autoritaire avec mes enfants. Mais je vois bien dans les yeux de mon fils que son père est son modèle, et qu’il ne teste pas ses limites.

C.M. : Vous arrive-t-il de « menacer » en invoquant l’autorité du papa ?

N.P. : Et oui ! « Attention à toi, si papa voit ça… » Justement, on se partage les rôles, mais notre relation avec les enfants n’est pas la même. Une mère porte ses enfants, et développe une relation fusionnelle avec eux, tandis qu’un père doit construire cette relation. Et ça n’est pas un problème, au contraire ! Mon mari est un père extrêmement présent, et il a un côté très papa-poule. Je trouve que ce lien entre le père et l’enfant est sublime, et c’est dommage que certains pères envient à la mère de leur enfant leur relation fusionnelle avec lui.

C.M. : Quand on devient parent, on se retrouve face aux héritages culturels de ses parents. Quelles sont les valeurs transmises par vos parents que vous voulez enseigner à vos enfants ?

N.P. : J’ai reçu de mes parents un sens de la conscience morale fort. J’ai été éduquée avec des principes moraux très stricts, on m’a très vite appris que mes actes ont des conséquences qui rejaillissent sur les autres. Et c’est ce que je veux transmettre à mes propres enfants. C’est très important qu’ils comprennent sont responsables de leur comportement vis-à-vis des autres.

C.M. : Pour vous, qu’est-ce qu’une bonne mère aujourd’hui ?

N.P. : C’est avant tout assumer sa position d’adulte. Une mère qui ne quémande pas l’amour de ses enfants, et qui n’est pas une copine non plus. Une bonne mère, à mon sens, se sent légitime à transmettre une certaine conception du bien à son enfant.