Le rôle des parents : rencontre avec Philippe Jeammet

PARTAGER SUR

Fort d’une expérience de plus de trente ans, le psychanalyste Philippe Jeammet dresse le portrait des « nouveaux parents », un peu perdus face à l’autorité et aux valeurs traditionnelles.

Philippe Jeammet, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Paris VI, est président de l’école des parents, une association aidant les adultes à bien éduquer leurs enfants. Et ça n’est pas toujours facile ! Si les parents d’aujourd’hui sont plus motivés que jamais, ils sont aussi plus isolés et en manque de repère : peut-on être sévère sans être un monstre ? Comment réagir face à des enfants dont le mode de vie (télévision, internet,…) n’a plus rien à voir avec ce qu’ils ont eux même connus ? La lettre aux parents d’aujourd’hui est un appel au bon sens et au respect. Certes, la situation actuelle est périlleuse, mais elle est loin d’être désespérée. A cœur vaillant…

Eduquer ses enfants : quand les parents doivent retrouver leur place

Côté-Mômes : D’après vous, le rôle qui était autrefois dévolu au père de famille n’est plus assumé par personne. Il n’y a plus d’autorité ?

Aujourd’hui, les parents ont le sentiment d’une perte de légitimité. Aujourd’hui, on attend des enfants qu’ils nous confirment le bien fondé des mesures que l’on prend : « Tu es bien d’accord avec moi ? », on cherche à convaincre. C’est mettre l’enfant dans une position intenable, comme si c’était à lui de juger ce qu’est une bonne éducation ! Lui laisser le choix d’aller au lit par exemple, le met dans une situation intenable : il est fatigué mais veut encore participer.  Pareil pour la télévision : les enfants l’ont souvent dans la chambre et l’arrête quand ils veulent. Attention à ne pas inverser les rôles : ce sont les parents qui décident.


Regrettez-vous un manque de sévérité ?

Non. Dans le temps, beaucoup d’enfants étaient écrasés par des règles trop strictes, et c’est bien qu’aujourd’hui il y ait plus de liberté. Mais certains parents ont du mal à ne penser qu’en fonction du bien de l’enfant, et du coup ils ont du mal à l’aider à surmonter ses peurs, ses appréhensions et tous ses débordements émotionnels. Eux même cherchent avant tout à se faire aimer. L’éducation doit se faire en vertu de règles dont le fondement est l’intérêt de l’enfant. Pour se développer, l’enfant doit être capable de se séparer de ses parents, de prendre confiance en lui, de comprendre que l’on n’a pas toujours ce que l’on veut, qu’on peut s’ennuyer sans que cela devienne un drame… Toutes ces choses ne sont pas spontanées, elles nécessitent une éducation.


Selon vous, les parents d’aujourd’hui sont plus motivés que jamais pour réussir l’éducation de leurs enfants, mais ils ne savent pas trop s’y prendre…

En étant moins contraint par des règles imposées, les parents sont beaucoup plus libres. Résultat, ils ne savent pas quoi faire ! Les parents cherchent des repères. Il les trouve parfois dans les traditions, parfois dans leurs propres convictions, mais certains ne trouvent pas et sont perdus. Aujourd’hui, on voudrait faire fonctionner tout le monde sur le modèle des bobos du 5ème, ce n’est pas possible. Il y a un manque de cohérence du côté des humains, on avance un peu comme un canard sans tête.

 

Vous insistez sur l’importance de transmettre à l’enfant des valeurs, la sienne notamment.

Je pense qu’on ne peut pas se passer de valeurs, c’est grâce à elles que l’homme s’est débarrassé du poids des instincts. Les enfants cherchent à déterminer leur valeur, ils sont très tributaires du regard des autres. Un enfant qui dit n’avoir aucune valeur en a une. Nous sommes en attente. Les marques l’ont bien compris, avec des slogans comme « vous le valez bien ». Les enfants doivent sentir que les parents croient en leurs capacités. On a cette chance d’être vivant, il faut s’en servir pour développer des compétences, en respectant les gens et le monde qui nous entoure.

Enfants démotivés et parents déboussolés…

Qu’est-ce que la « génération bof » ?

L’immense majorité des enfants d’aujourd’hui se porte bien, même mieux qu’avant, mais il existe une minorité qui a tendance à être démotivée, qui n’a envie de rien et qui ne fait pas grand-chose. Ce sont souvent les plus sensibles, les plus émotifs.  Le manque d’exigence des parents laisse place au vide. Plus rien ne sert à rien : quelle importance, à quoi bon, autant gâcher notre vie puisque de toute façon on va mourir. C’est un choix, mais il n’est pas très motivant ni très dynamique. La dérision comme mode d’existence, ça plombe tout le monde.

S’ils étaient un peu mieux encadré par les adultes, ces jeunes reprendraient surement le gout de faire. Seulement, sous prétexte de leur laisser leur liberté, on les abandonne, de manière plus ou moins dramatique. Certains vont mal tourner, perdre confiance en eux. Ce n’est pas un phénomène nouveau, mais il s’exprime différemment. Avant, les enfants démotivés se mettaient en retrait, c’était mieux accepté car ça se voyait moins. Aujourd’hui, les manifestations sont plus bruyantes, il y’a plus d’acte d’incivilité. Ils sont à l’image de la société.


Vous dirigez une association pour aider les parents à dialoguer avec l’école. Sentez-vous un rejet vis-à-vis de l’institution ?

L’école est la plus belle création humaine : c’est comme si on vous donnait un sixième, un septième sens. C’est un lieu éminemment respectable, qui enrichit sans donner des obligations de croyances. L’école est un lieu noble qui mérite le respect. Je ne demande pas le retour à la blouse, mais on doit y aller en tenue correct et parler correctement. Votre importance à l’école, vous ne la tirez pas de l’extravagance de votre tenue mais du fait  qu’en quinze ans, on va vous transmettre ce que l’humanité a mis des millions d’années à construire. Il faudrait que les parents comprennent que l’école est un lien avec eux, mais différent d’eux : c’est la première ouverture sur le monde de l’enfant. Trop souvent, sans même savoir de quoi il s’agit, les parents prennent la défense de leurs enfants contre les professeurs. Ils infantilisent leurs enfants. Parents et professeurs doivent travailler ensemble.


Dernièrement, les actes de violence en milieu scolaire se multiplient. Est-ce une fatalité ?

Tant qu’on vit, nous sommes contraints à une forme d’activité. Si vous n’êtes pas actif dans la créativité, il n’y a pas 36 solutions, vous l’êtes dans la destructivité, l’enfermement. L’appauvrissement intellectuel conduit à la destructivité. Les jeunes violents sont déçus car ils avaient de grandes attentes, et ne se sentent pas à la hauteur. Les gamins s’attaquent à ce qui leur fait envie et parait inaccessible : école, complexe sportif, voiture…  Si je ne suis pas grand dans la réussite, je le serai dans l’échec. Et là, la réussite est assurée ! Les déçus de la réussite deviennent des toxicos de l’échec, sans même l’avoir choisi. C’est triste.


Enfants démotivés, parents déboussolés… La situation est désespérée !

Non, tout ne va pas si mal, ça va même plutôt bien. J’ai la chance de suivre des ados depuis 40 ans, des gens qui se bagarrent depuis des années et qui s’en sortent. On pourrait être tellement plus heureux si on prenait des mesures simples, calmement. La liberté peut être anxiogène, mais prenez confiance en vous, vous verrez vos possibilités. Arrêtez d’être dans le pessimisme. C’est le rôle des parents : faire comprendre aux enfants que tout est possible. Si le ciel est gris aujourd’hui, demain, il sera bleu.

 


Lettre aux parents d’aujourd’hui 
de Philippe Jeammet

Paru aux Editions Bayard – 14,50 euros