La dyspraxie en 10 questions

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Interview d’Alain Pouhet, spécialisé dans la médecine physique et de réadaptationMoins répandu que la dyslexie et plus complexe à déceler que la dyscalculie : la dyspraxie. Trouble de la coordination gestuelle, c’est une « réduction des performances dans les activités de tous les jours qui requièrent une coordination motrice, à un niveau inférieur à celui attendu pour un enfant du même âge et de la même intelligence » selon le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association américaine de psychiatrie. 

La dyspraxie, qu’est ce que c’est concrètement ?

C’est une  » maladresse  » pathologique, hors norme. Des maladroits encore moins habiles que les maladroits lambda. C’est l’impossibilité pour le cerveau de l’enfant de mémoriser les procédures gestuelles, la réalisation du geste. Enfant, vous apprenez à ouvrir une bouteille à vous habillez, tous les enfants y arrivent. Mais au bout d’un certain temps, il y a des enfants qui n’arrivent pas à automatiser les gestes. Il y a une anomalie cérébrale, un trouble de la coordination qui concerne les gestes, les mouvements.

Connaissons nous la cause, l’origine du trouble ?

On sait que c’est une atypie neurologique, un trouble de l’habilité manuelle, le cerveau ne se développe pas comme les autres. En revanche on ne connait pas précisément l’origine du trouble. Ce dont on est sur c’est que le cerveau n’a pas les capacités pour mettre en place les praxies (les procédures, les actions). Il s’agit d’un trouble développementale, de l’apprentissage (opposé au trouble acquis), c’est-à-dire que l’enfant n’acquiert pas les bases. La dyspraxie, c’est le trouble de l’habileté manuelle.

Comment reconnait-on une dyspraxie lorsque l’on est parent d’un enfant potentiellement atteint ?

Ca commence avec des enfants qui marchent un peu plus tard que la moyenne. Un certain nombre de ces enfants sont nés prématurés, mais ce n’est pas une condition. Il faut s’inquiéter quand l’enfant  tombe dans les escaliers, se prend des portes, n’arrive pas à s’habiller. Sinon il ne veut où n’arrive pas à utiliser les outils pour manger convenablement. Dès les premiers apprentissages, il n’y arrive pas. En maternelle il y a plein d’activités motrices comme le dessin ou le collage de gommettes. Ce sont ces difficultés qui doivent interpeller les enseignants. Attention toutefois, le retard n’est pas synonyme de dyspraxie. Il y a un moment où l’enfant stagne, n’apprend rien : si à 2 ans l’enfant ne parle pas bien, il en a le  » droit « , mais si un an après il n’y a aucun progrès ça devient problématique. Malgré les sollicitations et les stimulations des familles, la marge de progression est faible.

Comment distingue-t-on un simple retard scolaire d’un enfant dyspraxique ?

Le diagnostique doit être fait par plusieurs personnes : les psychologues et ergothérapeutes. La condition première du profil dyspraxique est la possession d’une intelligence suffisante pour pouvoir passer des tests psychométriques. On va mesurer l’intelligence de l’enfant non pas avec des gestes puisque c’est ce qui est présupposé mauvais, mais avec des tests verbales, dès l’âge de 4 ans. C’est la conjonction des symptômes validés par les tests des spécialistes et le  » dépistage  » des parents qui permettent de s’assurer d’une dyspraxie.

Quid des innombrables  » types  » de dyspraxie ?

Chez les adultes on parle d’apraxie, de dyspraxie idéatoire et idéomotrice. Cela n’a aucun intérêt chez l’enfant car les profils ne peuvent être aussi tranchés que la lésion cérébrale d’un adulte (trouble acquis). Il y a aussi la dyspraxie visuospatiale : de façon fréquente les enfants ayant un trouble de l’habileté gestuelle ont un trouble de la représentation de l’espace. On ne sait pas si c’est un lien où une hiérarchie dans le cerveau.  Par exemple quand vous regardez une scène, inconsciemment vous savez si votre oncle est à droite où à gauche, c’est une information traitée obligatoirement par votre cerveau. La plupart des enfants quand ils ont un problème d’habileté gestuelle ont également un problème de gestion des yeux et de représentation de l’espace.

Peut on chiffrer ce phénomène ?

Les études manquent. Il y a deux façons d’aborder la prévalence. Les statistiques, qui trouvent ce chiffre :  2%. C’est la population qui serait concerné par ce phénomène. En pratique il y a des enfants qui n’ont pas été détectés, donc forcément la prévalence est supérieure au chiffre officiel. Les avis convergent pour dire que 2 à 3% d’enfants sont atteints de dyspraxie importante. Soit un enfant par classe.

Comment fait-on en tant que parent pour atténuer les symptômes de son enfant ?

Soyons clairs : à l’heure actuelle, il n’existe aucun traitement médicamenteux sauf celui de l’hyperactivité, que l’on utilise parfois. Sur la question de la rééducation : c’est utile mais il faut y passer du temps et c’est impossible de totalement  » éradiquer  » une dyspraxie. Prenons un exemple. Le symptôme qui amène les enfants à consulter est à 99% le problème d’écriture. Si tous les enfants qui écrivent mal ne sont dyspraxiques, l’ensemble de ces derniers écrivent mal. On peut corriger et rééduquer l’écriture, passer d’illisible à lisible par exemple mais le problème vient de la concentration extrême de l’enfant à effectuer la tâche. C’est ce qu’on appelle la double tâche. Une concentration qui rend l’enfant lent, attentif à une seule tâche. Donc il écrira bien mais avec des fautes, doucement. Il faut surtout éduquer les gestes sociaux : se laver les mains, mangé proprement, s’essuyer aux toilettes. Les gestes utiles comme écrire, lire, calculer, il vaut mieux les contourner plutôt que d’utiliser systématiquement la rééducation.

Comment fait-on pour contourner le problème ?

Les gens disent que l’écriture aide la lecture, à photographier les mots, à se mettre l’orthographe dans la tête. C’est vrai et d’autant plus problématique quand il s’agit d’une panne de l’écriture. Ils n’arrivent pas à mémoriser et éprouve donc parallèlement des difficultés de lecture. On peut rééduquer  » un petit peu  » l’écriture pour que le peu que l’enfant écrive il le fasse mieux. Mais la véritable solution, c’est le langage. Car l’enfant peut dicter sa réponse plutôt que l’écrire, où même la taper sur un auxiliaire de vie scolaire (AVS), un ordinateur, et remplacer l’écriture manuelle par la frappe au clavier. Ici un apprentissage avec un professionnel est indispensable. Heureusement ça fonctionne, on a des exemples d’enfants qui ne seront jamais capables d’écrire de façon rentable et lisible et qui utilisent l’ordinateur de façon exceptionnel. En plus on ne leurs fait courir aucun risque  en cas d’erreur de diagnostique, si jamais un jour il devait savoir écrire correctement, vu que l’ordinateur est devenu l’outil universel.

Avez-vous des conseils pour faire face au quotidien ?

Si il est vrai que la dyspraxie ne se guérit pas, on peut aider l’enfant à prendre conscience que ses procédures sont mauvaises. Par exemple pour s’habiller on peut lui faire mémoriser une petite comptine instructive, un tutoriel du geste où de l’action à faire. Ensuite il faut expliquer aux enfants leurs troubles, les mettre en situation quand ça bloque, trouver la cause du blocage, avant de mettre en place une procédure verbale. Ce n’est pas nécessaire de cibler l’ensemble des troubles il vaut mieux se concentrer sur ceux qui ont un impact social et scolaire, et surtout ne pas valoriser l’enfant sur ses progrès sans mesurer la rentabilité de la rééducation. C’est à dire sans prendre en compte l’évolution et les progrès par rapport au niveau générale de la classe.

La dyspraxie chez l’adulte ?

Il y en a. Des gens maladroits qui passent pour être des feignants. Moi ce que j’ai déjà vu c’est un papa m’amener son fils, et revenir me voir en se disant après réflexion qu’il présentait les mêmes symptômes que son fils. Il s’est fait diagnostiquer, puis il a eu droit a un aménagement de son poste de travail. Quand on a les moyens, c’est plus simple de contourner le problème. Un enfant dans une chaise roulante on lui demande pas de courir le 110 mètres haies.