Jean-Louis Fournier : toutes les vérités sont bonnes à dire

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Complice de Pierre Desproges dont il partageait la sensibilité et l’humour, auteur de nombreux succès dont la fameuse Grammaire française et impertinente parue chez Payot en 1992, créateur d’Antivol, l’oiseau qui avait le vertige, Jean-Louis Fournier vient de commettre son livre le plus désespérément drôle. Où on va, papa ?, sublime hommage à ses deux garçons handicapés, ose la vérité. C’est beau, cruel et drôle à la fois, comme la vie. Une œuvre littéraire en course pour le prix Goncourt qui pourrait bien devenir œuvre de salut public pour tous les parents d’enfants handicapés… Et les autres ! Rencontre.
Côté Mômes : Quel est le plus beau compliment que l’on puisse vous faire sur votre livre ?

Jean-Louis Fournier : Ce serait de me dire « J’ai ri et j’ai pleuré en même temps ». C’est ce que j’ai voulu faire parce que mes gosses, ils m’ont fait rire, ils m’ont fait pleurer aussi. Alors, j’ai voulu faire la même chose. C’est une tuile monumentale, deux enfants handicapés. Ce sont deux fins du monde. Il faut bien survivre avec ses petites armes. La mienne, c’était de déconner. Je ne voulais surtout pas faire dans le pathos. Je ne voulais pas non plus faire Hara-Kiri, le cynique qui se foutait de la gueule de tout. Je suis content d’avoir écrit ce livre. J’ai rendu hommage à mes enfants… je les ai rendus célèbres.

Ce sont des gosses que l’on cache, moi je les fous en devanture. Bon, je les ai enjolivés, je les ai transformés en demi oiseaux, en lutins, en personnages de contes… J’aime bien que les gens aient cette idée-là parce qu’un vrai gosse handicapé, c’est pas toujours agréable à regarder. Moi, je les ai rendus beaux. C’est la magie de la littérature, le miracle des mots. Je suis sélectionné pour le Goncourt. Pour moi, c’est exceptionnel. Mais finalement, est-ce qu’on n’est pas là pour prouver que la littérature peut être utile à tous, qu’elle n’est pas réservée à quelques intellos qui vont lire Marcel Proust, que la littérature peut les aider à vivre ?CM : Votre témoignage est criant de vérité, jusqu’à une certaine cruauté…

JLF : J’ai toujours pensé qu’on crevait de ne pas dire les choses. Dire les choses, c’est compliqué, ça demande un certain culot mais c’est excessivement bénéfique. Un exemple : j’ai fait un bouquin qui s’appelle Mon dernier cheveu noir, sur la vieillesse, sujet pas éminemment drôle a priori. Je suis allé faire une conférence à Strasbourg devant un auditoire de gens non pas vieux mais très vieux. J’ai fait mon speech, je les ai pas mal fait rigoler et à la fin, je les ai tous regardés et je leur ai dit « vous allez mourir très prochainement ». C’est gonflé de dire ça parce que c’était vrai…

Eh bien, ils étaient morts de rire parce que personne n’a le culot de leur dire même si tout le monde le pense. La vérité, c’est quelquefois un traitement génial. Ca dédramatise une situation. Et en plus, quand vous dites ça aux gens, ils se disent « s’il le dit, c’est que ce n’est peut-être pas si vrai que ça, sinon il oserait pas le dire». Du coup, ça leur remonte le moral !

CM : Quelles sont les pires difficultés que l’on rencontre à élever des enfants handicapés physiques et mentaux ?

JLF : Les enfants handicapés, c’est comme des enfants normaux en pire. C’est pénible pour tout parce qu’on ne peut pas les raisonner. On n’est pas au niveau d’un échange verbal pour la bonne raison que le langage est excessivement limité. J’aurais tellement aimé partager tout ce que j’aime, tout ce qui rend ma vie supportable, la musique, la peinture, la littérature, bref, les arts… Mais l’échange est autre. Ce sont des gestes, c’est un peu comme la compréhension avec le règne animal.

 C’est le mystère des enfants handicapés… mais je n’aime pas beaucoup ce mot. J’aime bien « pas comme les autres ». Ils ne sont pas comme les autres. Matthieu, le grand, avait par moments des crises de larmes, comme s’il voulait nous parler mais ne pouvait pas. C’était affreux, on aurait voulu lui dire des choses mais il ne comprenait pas, c’était comme si il y avait un mur entre nous. C’est un monde parallèle, ce sont des gosses qui ne parlent pas mais qui ont par ailleurs des qualités que n’ont pas les autres.

Si vous mettez dans une pièce le pape et un clochard, l’enfant handicapé mental, il va aller vers le mec le plus souriant. Nous les crétins de normaux, évidemment, on va être impressionnés parce que c’est le pape alors on va aller voir le pape et puis on ira éventuellement serrer la pince au clochard, et encore. Eux vont aller directement embrasser le clochard.

CM : Pourquoi selon vous être parent d’enfant handicapé est-il encore si difficile à assumer ?

JLF : Les parents d’enfants handicapés se terrent, ne veulent pas le montrer, parce que quand on a des enfants handicapés, il faut aussi se taper toutes les conneries que l’on vous raconte du genre « c’est une punition du ciel » ou au contraire « c’est une bénédiction du ciel » ou encore « c’est parce que ton père buvait ». Ce livre, c’est un petit peu la revanche de ces parents qui en entendent tellement ! Je ne crois pas à la méchanceté, je crois à la bêtise.

Les gens ne sont même pas assez intelligents pour être méchants. Et puis dans notre société, on a un problème de rentabilité : un individu doit être rentable et, évidemment, les enfants handicapés sont considérés comme des êtres inutiles. Moi je pense qu’ils ne sont pas inutiles du tout. Vous imaginez une société de Bernard Tapie, par exemple, remplie de gagneurs, de costauds… Ce serait pour moi la plus insupportable du monde.

 Une société, ça n’est pas une vitrine avec seulement des filles superbes et des mecs très beaux. Elle est faite de tout. Les réussis ont besoin des loupés. Je compare souvent la vie à un arbre : quand vous regardez un pommier, il y a toujours une petite pomme rabougrie à côté des belles pommes rouges. Eh bien, cela flatte les belles pommes rouges de se comparer à la petite moche. Il faut toujours une petite pomme dans l’arbre de la vie.
 

Où on va, papa ? est édité chez Stock, 155 pages, 15 €