Daniel Picouly, un père déterminé

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Scénarios, émissions à la télévision, théâtre, l’écrivain de 64 ans, a plus d’une corde à son arc. Le papa de Marie, 15 ans, est également un maître en la matière pour écrire des histoires destinées aux enfants.

Que pensez-vous de la famille en général ?

C’est un lieu de référence unique. C’est la mienne. Celle de mes parents qui m’ont inculqué des valeurs solides que j’essaie de respecter. A la maison, on était plutôt une tribu intégrative. Tout le monde venait. Quand on était élu donc accueilli, on en faisait partie. Plus maintenant, ce sont mes parents qui en étaient le ciment. Aujourd’hui, je vis plutôt en solitaire, non plus dans une tribu mais dans ma famille, à moi.


Quel genre de père êtes-vous ?

Un père séparé de la maman qui essaie d’être présent le plus possible. Je pense être un peu sévère, plutôt rigoureux avec Marie qui, d’ailleurs, le pense très fort. Je suis fou d’elle. Agacé, aussi quand elle me demande de lui trouver un stage et qu’elle ne rappelle même pas mes contacts. Un enfant, ça se construit au quotidien. J’aimerais l’avoir plus souvent en face de moi. Surtout au moment de l’adolescence, une période où elle est très secrète, très fermée, avant tout dans la relation avec ses amis. J’ai l’impression de rater des instants où elle aurait pu me dire tout ce qui se passe dans sa tête, tous ses projets de vie. Et comme elle en change beaucoup, peut-être n’est-ce pas plus mal que je ne sois pas toujours là. Marie a eu la gentillesse de me ressembler, une brune au teint mat, mais aussi à sa mère qui est blonde, aux yeux bleus. Magie de la génétique.


Comment l’avez-vous élevée ?

On vivait dans une grande maison à la campagne dans des conditions extrêmement agréables. Le matin, elle prenait le car de ramassage scolaire au bout du chemin. On a accompagné ses premiers pas, ses premiers pédalages à vélo. Les Noëls étaient une accumulation insensée de cadeaux. Elle rêvait d’un cheval, on n’a pas eu le temps… Marie était une petite dernière très gâtée. Ensemble, on parle. Pas assez. On s’écrit. Trop peu. On a, un jour, commencé une histoire de vampires, qui s’est vite arrêtée, car c’est une jeune fille pas très constante dans ce domaine, et très occupée par ailleurs. J’avoue que je me refuserais aujourd’hui à répondre à des SMS s’ils étaient mal écrits.


Avez-vous des principes moraux, d’éducation ?

Quand on est prof, on n’est pas là pour avoir le Prix de la Camaraderie. Quand on père, c’est un peu pareil. On est toujours sur le mode des apprentissages. Je lui dis bien ce que je ne veux surtout pas, comme boire et fumer. Mais je sais qu’elle fera ce qu’elle veut et que tous ces principes, elle y résistera avec pugnacité. Je la mets en garde et si un jour, je la surprends, attention, je serai redoutable. En terme de sanctions, je suis déterminé, mais je l’adore. Et qu’importe ce que font ses copains, ce n’est pas une raison pour faire pareil et cela ne m’intéresse pas. Ce sont des choses d’aujourd’hui que je ne veux pas entretenir. Je fais mon métier de père et elle son métier d’adolescente.


Vous écrivez pour les plus petits. Pourquoi aimez-vous tant leur raconter des histoires ?

Quel que soit l’âge des mes lecteurs, c’est ma façon de communiquer. Marie est ainsi à l’origine de Lulu, la tortue. La sienne a disparu un jour en 2001. Voilà comment je me suis retrouvé à inventer les aventures de la curieuse petite Lulu partie à la découverte du monde, pour sécher son chagrin.

Je veux écrire des histoires pour les enfants en faisant confiance à leur intelligence, à leur capacité à remplacer la compréhension par la poésie. Et ils captent beaucoup plus qu’on ne le pense. Je pense par exemple à cette formule d’un conte connu de Perrault : « Tire la chevillette, la bobinette cherra ». Qui sait aujourd’hui que c’est le verbe choir au futur de l’indicatif ? Mais il faut rester humble dans la transmission et ne pas chercher à leur faire aimer ce que vous, vous avez aimé. Ecrire, c’est semer des graines, sans savoir si elles vont germer. Je ne crois pas aux discours, les ados y résistent. On reste d’ailleurs toute sa vie des ados réfractaires.


Pensez-vous que l’on en fait trop pour nos enfants en général ?

Je pense que c’est l’époque qui est inquiète. On surjoue dans la protection, l’encadrement, on manque d’assurance et ça ne me semble pas être approprié. La jeunesse actuelle est certainement celle qui aura été la plus encadrée et regardez ce que cela donne. Une génération qui boit, fume et qui aura moins que nous. On en est désolés, certes, mais il faut s’interroger.


Avez-vous reproduit les mêmes « bêtises » que vos parents ?

Je n’ai pas le sentiment qu’ils aient fait des bêtises. J’ai une vision presque parfaite d’eux. Avoir élevé treize mômes dans un milieu ouvrier, je trouve qu’ils se sont très bien débrouillés. Ils nous ont transmis des valeurs de travail, de dignité et de liberté. J’espère, à mon tour, le faire avec ma fille. Même si la situation n’est pas la même, même si l’on ne peut jamais reproduire les mêmes histoires. Et emmener Marie dans les HLM où j’ai vécu serait vain et stupide.

Quelle enfance avez-vous eue ?

Je suis le onzième d’une fratrie de treize. Nous avons eu une enfance très heureuse, dans des conditions matérielles minimales, en banlieue parisienne. Je n’ai que de très bons souvenirs de notre vie en cité. Habiter en HLM à l’époque représentait un progrès extraordinaire. A 12 ans, j’ai découvert les dalles en plastique, le vide-ordure, la baignoire, le chauffage central. Après une toute petite maison qui ne comportait qu’une pièce commune et deux chambres à coucher, sans salle de bain. On avait le droit de rentrer le plus tard possible, pour ne pas prendre trop de place. C’était le sirop de la rue, un sentiment de grande liberté, de confiance. A l’époque, on ne risquait rien.


Vous révoltez-vous contre le phénomène de l’enfant roi ?

Je n’ai pas à me révolter. Si certains parents veulent en faire des rois et être leurs sujets, c’est leur affaire et cela ne me regarde pas. La seule question que je me pose : est-ce vraiment la meilleure façon de les préparer à leur vie d’adultes ? Aujourd’hui les jeunes ont besoin de ressembler à leurs copains, de porter des vêtements et des objets de marque. Marie est à fond là dedans. C’est de son âge. Je cède bien sûr, mais j’essaie de lui expliquer qu’il ne faut pas confondre bonheur et acquisitions de choses matérielles qui n’en valent pas la peine. Mais je dois me souvenir qu’à son âge, je rêvais d’un jean au logo réputé, on ne me l’a jamais acheté. Et j’en portais un qui ne blanchissait pas au lavage ! J’en ai été malheureux… un peu.

Que souhaitez-vous transmettre à votre fille ?

J’espère le goût de l’écriture, de la lecture, de l’expression. Plus elle racontera, plus le monde sera beau et intéressant. Dans les dialogues, elle est incroyable. J’aimerais qu’elle devienne plus autonome par rapport à cette pression sociale de la représentation. Mais c’est sans doute un passage obligé que j’accompagne avec modération. J’aimerais qu’elle ait une vraie passion. Quand on aime la peinture, la littérature, la musique, le sport, on est sauvé. Le piano, elle a abandonné, l’écriture ce n’est pas gagné. En revanche, elle est très intéressée par la mode. Alors, je lui découpe des articles à ce sujet que je trouve dans les journaux. J’espère qu’elle les lit…

Les enfants ont-ils évolué ?

Ils sont comme une mosaïque et mènent plusieurs tâches en même temps. Ils picorent partout, le nez dans leur Smartphone, insaisissables.

Qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui ?

L’école. C’est une institution qui reproduit la hiérarchie sociale, l’exacerbe et ne donne pas une chance à tout le monde. C’est, dès le départ, une école qui pratique la reproduction d’élites, c’est clair et net. Il y a de moins en moins de fils d’ouvriers à l’université. Et pourtant, en quarante ans, je pensais que cela changerait.

Quel est le rôle des grands-parents ?

Ils sont aujourd’hui plus jeunes et en bonne santé. Ils apaisent, ont moins d’angoisse. Ils peuvent, en quelque sorte, être à nouveau un peu parents. C’est important qu’ils soient là. Pour Marie, ils le sont.

De l’auteur, en librairie

« Bon anniversaire Lulu », dès 5 ans, illustrations Frédéric Pillot, Magnard Jeunesse, 12,50€.

« Princesse Sumo, Le Mystère du Moulin Rouge », dès 7 ans, illustrations Magali Fournier, Magnard Jeunesse, 13,10€.

« Nos Histoires de France » et « Nos géographies de France », Hoëbeke, 30,50€ chaque.