Belle-mère, belle-fille : l’impossible amour ?

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 9% des petits Français vivent dans une famille recomposée (source : Insee Première, octobre 2009), la plupart du temps avec un beau-père. Si elle ne partage pas souvent le quotidien de l’enfant, la belle-mère est pourtant tout autant exposée aux conflits, aux difficultés avec les enfants de son conjoint. Surtout lorsqu’il s’agit de filles…

Les petites filles rêvent d’être maman, jamais d’être marâtre. On sait pourquoi. Dans les contes de notre enfance, les belles-mères n’ont jamais le beau rôle. Jalouses, méchantes, injustes, elles font de la vie de leur belle-fille un enfer, lorsqu’elles ne cherchent pas à l’empoisonner ! « Lorsque j’ai écrit mon livre en 2004, j’ai reçu de nombreux courriers de belles-mères, soulagées de constater qu’elles n’étaient pas toutes seules dans leurs difficultés et qu’elles n’étaient pas si « mauvaises », se souvient la psychanalyste psychologue et psychanalyste Catherine Audibert, auteur de « Le complexe de la marâtre, être belle-mère dans une famille recomposée » (Payot)*.

Les mentalités n’ont malheureusement guère évolué depuis. Il faut dire que la société continue de les blâmer : « Elles ont choisi de vivre avec un homme qui a des enfants ? Qu’elles assument ! ».

Tu n’es pas ma mère!

La vie ne ressemble pas aux contes de fées : au quotidien, ce sont plutôt les enfants qui ne sont pas tendres avec leur belle-mère. Du moins au début, lorsque le lien n’a pas encore eu le temps de se nouer. La complicité s’installe-t-elle plus facilement entre un garçon et la nouvelle femme ? « Peut-être, répond Catherine Audibert.

Avec une fille, il y a nécessairement de la rivalité. Dans une famille « ordinaire », elle s’exprime aussi avec la mère, essentiellement durant la période oedipienne et à l’adolescence. Mais avec la belle-mère, elle se manifeste plus intensément, voire plus douloureusement, surtout chez les petites ou jeunes filles qui ont pris l’habitude de vivre seules avec leur père. En fusion avec lui, certaines supportent difficilement de voir leur papa désirer une autre femme. D’autant que lorsque la belle-mère débarque dans le cercle familial, poursuit la psychanalyste, c’est l’occasion rêvée pour l’enfant de trouver en elle, en sa personne réelle, de quoi canaliser toutes ses déceptions, afin de conserver l’image d’une mère idéale. »

Pour l’enfant et particulièrement la fille, la belle-mère incarne facilement la « mauvaise mère », celle sur laquelle elle pourra décharger ses ressentiments, reproches et frustrations. C’est le bouc émissaire idéal ! Surtout si la séparation s’est déroulée dans la haine et que la mère des enfants s’est sentie abandonnée ou trahie…

Rivalités féminines

Le comportement de l’enfant, et de la fille en particulier, est en effet largement conditionné par l’attitude de sa mère. Avant l’adolescence, l’enfant n’a pas beaucoup d’autonomie affective et de pensée. Il est très facile pour ses parents de l’influencer. Si la mère a « digéré » la séparation, si elle a elle-même refait sa vie et si elle est prête à reconnaître que ses enfants peuvent tirer des avantages de cette nouvelle situation « recomposée », alors la belle-mère a toutes les chances d’être accueillie favorablement. Dans le cas contraire, la belle-mère ne peut être perçue positivement.

« La rivalité maternelle prend alors le pas sur la rivalité sexuelle, analyse Catherine Audibert. Deux femmes se partagent d’une certaine façon le même homme (même si c’est en des temps différents), mais surtout deux femmes se partagent l’amour des enfants de la première. Si les mères finissent par renoncer au mari, elles ne renoncent pas à être la Reine Mère pour leurs enfants. Elles feront alors tout en leur pouvoir pour que ceux-ci ne puissent pas aimer la nouvelle épouse de leur ex-mari autant qu’ils l’aiment, elles. »

Si la fille s’est identifiée à sa mère, si elle se sent elle-même trahie ou délaissée, cela risque d’être compliqué pour la nouvelle compagne !

Pour surmonter l’hostilité de l’enfant et créer une relation de connivence, la belle-mère a besoin du père.

Et le père dans tout ça?

A cause de leur fréquente culpabilité, les pères peuvent mettre un certain temps (ou jamais) avant de recadrer les choses et donner une vraie place à leur nouvelle compagne. Ils vont, par exemple, hésiter à la présenter à la mère de leurs enfants, l’écarter de toute décision qui la concerne pourtant (date des vacances), accorder toute leur attention à leurs enfants sous prétexte qu’ils ont beaucoup souffert… Un lien trop fusionnel entre le père et sa fille peut alors susciter troubles et conflits, dommageables pour tous. De peur de perdre son amour, ou dans l’incapacité d’affirmer sa fonction paternelle, le père peut en effet entretenir avec sa fille une relation davantage basée sur la séduction que sur l’autorité. Conséquence : la fille se place à parité avec sa belle-mère. Et les conditions de la mésentente, voire du rejet, sont réunies…

 

Il arrive aussi dans certains cas que le père, frustré par l’absence de ses enfants, compense le week-end en se prenant « pour la mère ». « La belle-mère s’aperçoit alors rapidement que la place ne peut lui être faite par un père qui jouit de pouvoir concrétiser ses fantasmes de « maternité », ajoute la psychanalyste Catherine Audibert. »

 

Au père, donc, de désigner en paroles comme en actes sa compagne comme partenaire conjugale, tout en accordant bien sûr à sa fille toute l’attention qui lui revient. C’est à cette condition que chacun pourra prendre sereinement sa place dans cette nouvelle configuration familiale qui ne doit pas prêter le flanc à la confusion des générations et des fonctions symboliques mère/fille/compagne.

Quand les blessures d’enfance ressurgissent…

Mais rien ne prépare la belle-mère à son rôle oh combien difficile. Précipitée brutalement dans l’arène, tiraillée, surveillée, sa marge de manœuvre est étroite. Sa tâche est particulièrement délicate car on attend d’elle qu’elle assume une fonction maternelle… « sans se prendre pour la mère » ! Qu’elle aime, chérisse ses beaux-enfants comme si c’était les siens, tout en veillant à ne pas marcher sur les plates-bandes éducatives des « vrais » parents ! « Cette période d’intense mobilisation psychique propice à la résurgence de toutes sortes de blessures infantiles non résolues peut faire craquer plus d’une femme un peu fragile sur le plan narcissique, prévient Catherine Audibert. En manque de père, certaines vont justement tomber amoureuse de cet homme entouré d’enfants qui incarne quelque chose de rassurant pour elles, de ce père qu’elles auraient peut-être aimé avoir enfant. Elles risquent alors d’adopter dans la relation une position infantile… D’autres, qui ont pu souffrir d’une carence affective maternelle, vont rechercher dans l’amour de leur belle-fille de quoi réparer leurs manques. Si celle-ci ne répond pas exactement à leurs attentes, voire si elle la rejette, la belle-mère risque de se sentir persécutée par l’adolescente. » Autant de difficultés qui peuvent ébranler la belle-mère dans son nouveau rôle…

Prendre du temps…

On ne devient pas la belle-mère d’un enfant, et a fortiori d’une belle-fille, dès lors que l’on décide de faire sa vie avec son père. « C’est le temps, l’intimité, la cohabitation, qui dessinent peu à peu les contours de cette fonction, explique Catherine Audibert. Seul le quotidien, avec ses moments de partage, ses instants de connivence, voire ses disputes, permet vraiment de se rapprocher des enfants, de s’occuper d’eux, bref de s’y attacher. »

A une condition : que chaque adulte, comme on vient de le voir, prenne conscience des enjeux psychiques propres à la recomposition familiale. Seconde condition à respecter, surtout lorsqu’il s’agit d’une belle-fille : ne pas dénigrer la mère, même si cette dernière ne remplit pas son rôle ou médit. Mais aussi éviter d’entrer dans le jeu de l’adolescente en rébellion, qui critique sa mère.

Car on l’aura compris, si la belle-mère adopte une position adulte, si elle se revendique comme étant légitime dans le cœur de son compagnon, si, enfin, elle ne se sent pas attaquée dans sa personne, elle aura plus de chance de se faire accepter. « De rivale, dans un premier temps, elle pourra devenir dans un second temps une figure d’identification forte pour sa belle-fille, affirme la psychanalyste. Une « autre différente » permettant une distance, une respiration en cas de conflits avec les parents ou de relation trop fusionnelle… »

* Catherine Audibert participe aussi au blog collectif http://blog.collectifrecomposer.org

Témoignage

« J’ai été acceptée par ses filles le jour où je suis devenue maman »

 

J’ai rencontré mon futur mari au travail, c’était mon supérieur hiérarchique. Un coup de foudre réciproque. Jean a douze ans de plus que moi. Père de deux petites filles de 4 et 6 ans, il a aussitôt quitté sa femme pour que nous puissions vivre notre amour au grand jour. Même si nous avons pris soin de ne jamais détailler les circonstances de notre rencontre, je crois que ses enfants n’étaient pas dupes. Nous vivions tous ensemble la moitié du temps. Je profitais du week-end pour aller voir mes parents ou mes copines. Je les laissais entre eux. J’avais besoin de cette pause pour continuer à faire des choses pour moi, à me construire. Je ne suis jamais intervenue dans l’éducation de Marie et de Juliette. De toutes façons, ce n’était pas mon truc. Ensemble, on allait voir des spectacles ou faire du shopping, parfois sans leur père. Les choses ont commencé à se dégrader à l’adolescence. Leur mère, qui n’avait pas refait sa vie, les montait contre nous. En réalité, Marie et Juliette en voulaient plus à leur père qu’à moi. Il leur arrivait même souvent de m’utiliser comme intermédiaire pour lui faire passer en douceur des messages. Durant cette période, Jean est toujours resté droit dans ses bottes ! Lorsqu’il se disputait avec elles, ou leur mère, il attendait que ça passe, mais ne donnait jamais signe de culpabilité ou de fragilité. Et elles revenaient, toujours… Il y a six ans, nous avons décidé d’avoir un enfant. Et cela a été bénéfique pour tout le monde. Les parents de Jean m’ont enfin invitée aux réunions de famille. Et les filles ont complètement craqué pour leur petit frère. Elles ont toujours un fond de rancune pour leur père, mais analysent avec davantage de maturité la situation. Lorsque Jean est en déplacement, elles m’appellent systématiquement. On parle, on fait des brocantes le week-end, on va au ciné. Je les ai vues grandir, elles font partie de ma vie. »

Vers un statut juridique du beau-parent ?

Depuis la proposition de Ségolène Royal, alors en charge du ministère de la Famille, en mars 2002, le débat suscite toujours de vifs débats au sein de l’opinion. Pour l’association SOS Papa, octroyer une reconnaissance juridique à un « tiers » (en l’occurrence au beau-père dans la majorité des familles recomposées) revient à affaiblir encore davantage la fonction paternelle. Pour Catherine Audibert, « ce statut existe déjà dans de nombreux pays, la France accuse un retard en la matière. La famille recomposée est assez compliquée à gérer au quotidien, rien ne sert d’y ajouter des difficultés administratives. Et surtout, il est temps de reconnaître au beau-parent son rôle éducatif d’adulte ». Car selon la psychanalyste, il est nécessaire que l’autorité soit partagée par le nouveau couple, surtout lorsque plusieurs fratries cohabitent sous le même toit : « Il ne peut pas y avoir une éducation à double vitesse. Les enfants issus d’une première union doivent être soumis aux mêmes règles que ceux nés de la nouvelle recomposition » poursuit-elle. On ne peut pas demander à un beau-parent de vivre au quotidien avec un enfant, de s’y attacher, de l’aider à grandir, tout en lui refusant le droit d’émettre des règles de vie et de l’éduquer. »