Accueillir un enfant adopté

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Ils sont nés loin d’ici, ont vécu plus ou moins longtemps avec leurs parents biologiques puis en orphelinat. Un jour, des parents adoptifs les emmènent vers une nouvelle vie. Côté Mômes a voulu savoir comment se passaient les premiers mois de ces enfants dans leur nouvelle famille.L’adoption, parce qu’elle est sans doute plus que tout autre désir d’enfant un acte volontaire, longuement mûri, porteur de tellement d’espoirs, pose de façon aiguë des questions essentielles : c’est quoi, être parents, rassurer un enfant, lui offrir un environnement où il puisse s’épanouir et grandir vers un avenir serein ? Autant de préoccupations propres à tous les parents, a fortiori aux parents adoptifs qui, malgré toute leur préparation à l’arrivée de leur enfant, malgré leur joie d’accéder enfin au statut de parents, devront faire face à bien des réactions et des émotions imprévues.

L’enfant qui arrive est déjà porteur de ses racines, de sa culture, de son histoire, toujours particulière. De la vie qu’il a vécue avant eux, ses parents adoptifs ignorent souvent presque tout. Pourtant, elle est déterminante pour ses premiers pas dans sa nouvelle vie. Dans ce vécu, il y a eu, souvent, des souffrances, des carences de tous ordres, des abandons. Avant même les grandes questions sur ses origines, sur ses « vrais » parents, cet enfant devra s’adapter à une langue, un environnement, des habitudes de vie qui lui sont étrangers. Il devra encore faire face au monde extérieur, à l’école, parfois au racisme. Et aussi à un déferlement d’amour auquel il ne saura pas toujours répondre dans un premier temps…

Catherine et Marie-Claude, mamans adoptives, nous relatent ce que l’on pourrait appeler une adoption à double sens dans les premiers mois de vie avec leurs enfants… Avant que le présent ne prenne le pas sur le passé et qu’ils  deviennent aux yeux de tous des enfants comme les autres.Catherine, maman adoptive de Sébastien, Cécile et Elisabeth et présidente de l’APAEU, Association des parents adoptifs d’enfants ukrainiens. « Les difficultés que rencontrent les parents en rentrant à la maison avec un enfant adopté varient selon le pays d’origine de l’enfant et selon son âge. En Ukraine, les gens adoptent des enfants placés en collectivité. Avec mon mari, nous en avons accueilli trois, en trois fois. Le premier problème que nous avons rencontré, c’est la langue. J’avais fait 3 mois de Russe, j’avais donc quelques notions mais le vocabulaire m’échappait. Nous avions toujours le dictionnaire à portée de main, notamment pendant les repas. Le cyrillique, ce n’est pas évident.

Notre premier enfant adopté, Sébastien, avait 7 ans et il parlait beaucoup. Il fallait avoir l’air de comprendre ce qu’on ne comprenait pas toujours. Pour l’école, il est arrivé en mai et a fait 1 mois et demi en grande section car 7 ans pour lui, c’était 5 ans pour l’école chez nous. Ca a été génial dans un premier temps, l’institutrice montrait des livres en Russe aux enfants, il y a eu un véritable accueil. Au CP, après 2 mois de vacances idéales, ça a été très dur, avec une institutrice qui n’a pas fait le relais, qui attendait de lui les mêmes performances que des enfants dont la langue maternelle était le français. Heureusement, il parlait couramment dès septembre, quatre mois seulement après son arrivée.

Quand nous avons adopté notre première fille, Elisabeth, elle avait 18 mois et était née de parents séropositifs. Ca a été très angoissant d’attendre les résultats des examens. Sinon, nos 3 enfants adoptés ont eu en commun les mêmes angoisses au départ : la peur du noir car dans les orphelinats, on ne dort pas dans le noir et pas tout seul dans une chambre, des grosses frayeurs dans le bain parce qu’en Ukraine, on leur fait prendre des bains froids et on verse de l’eau bouillante dedans ; beaucoup de parents adoptifs d’ailleurs commencent par laver leurs enfants au lavabo. Ces enfants se jettent sur les crudités car la base de la nourriture, en Ukraine, c’est le kacha, sorte de bouillie de sarrazin. Ces enfants ont aussi beaucoup de problèmes de croissance, d’anémies : notre fils, à 7 ans, pesait 17 kg et faisait 110 cm. C’est d’ailleurs impressionnant de voir comment avec de l’amour, de l’hygiène et une alimentation plus équilibrée, les courbes de croissance décollent. Un enfant de 7 ans, au lieu de prendre entre 6 et 8 centimètres dans l’année, va d’un coup en prendre 12 ou 16 pour rapidement rattraper ses camarades! »Marie-Claude, 47 ans, maman adoptive de Danika, 5 ans« Les problèmes sont rarement ceux qu’on imagine, comme souvent dans la vie. Moi, en fait, je n’avais pas énormément préparé de choses pour la petite parce que ça me paraissait un tel miracle de pouvoir l’avoir après un parcours si difficile ! J’avais prévu les vêtements, le lit, les armoires de sa chambre mais ça restait encore de l’ordre du fantasme. La petite, je ne l’avais vue qu’en photo. J’ai adopté en Haïti, où il y a beaucoup de demandes, prête à accueillir le premier enfant que l’on m’accorderait. On m’a octroyé une petite fille qui avait 9 mois quand elle est arrivée à l’orphelinat. Et puis j’ai attendu. Et un jour, j’ai eu un appel qui m’invitait à venir la chercher deux jours après. Elle avait 2 ans et demi. Quand je l’ai vue, je n’en revenais pas, elle était si petite, elle avait l’ai d’avoir un an. Je l’ai prise dans mes bras, et dès cet instant, j’ai su que c’était ma fille, comme si une alchimie s’était produite.

Rentrée à Paris avec elle, j’ai fait faire tous les examens possibles et imaginables, toute la sérologie demandée quand on adopte un enfant. J’avais pris deux mois pour m’occuper d’elle, pour rester en immersion totale avec elle, apprendre à la connaître. La première année a été très difficile. Elle était complètement en friche. C’est une enfant qui fouillait dans les poubelles, elle comprenait tout ce que je lui disais mais ne parlait pas. On avait du mal à communiquer, elle n’avait aucun cadre. Je l’adoptais mais il fallait aussi qu’elle m’adopte. Quand on prenait un taxi, elle hurlait, elle voulait passer devant, au square elle hurlait quand je lui disais qu’il faillait rentrer, elle était sans foi ni loi, ce qui était dur pour moi parce que je n’avais pas l’habitude de cela. Pendant toute une année, pour Danika, j’étais un intervenant comme un autre. Il y avait sa maîtresse d’école qu’elle voyait le matin, la nourrice qu’elle voyait l’après-midi et moi qui la récupérais le soir. Et au début,  cette enfant ne me connaissait pas plus que les autres personnes dans sa vie. C’était ce qui m’attristait le plus. Je me demandais si elle allait m’aimer un jour, me reconnaître comme sa mère. Elle ne dormait pas, elle avait toujours peur que je m’en aille. Une après-midi, une amie était venue me voir et ma fille s’était couchée en travers de la porte d’entrée parce qu’elle avait peur que nous partions. Aujourd’hui encore, alors qu’elle a 5 ans, quand je la gronde, elle a peur que je l’abandonne, elle vient me voir et me dit « maman je t’aime, tu vas pas t’en aller, hein ? »

Elle avait aussi très peur du silence. C’était anxiogène pour elle parce que dans les orphelinats, il y a des bébés, il y a toujours du bruit, même la nuit. Pour s’endormir, il fallait qu’elle serre ma main ;  elle ne la lâchait pas. Elle finissait par tomber de fatigue mais il y avait toujours un moment dans la nuit où elle me rejoignait et se collait contre moi. Elle avait besoin de mettre son ventre contre le mien, j’avais l’impression qu’elle retrouvait quelque chose. Elle le fait d’ailleurs encore parfois. C’est une enfant qui mange très bien et qui a toujours peur de manquer, même si tout est inconscient.

L’école en revanche s’est très bien passée parce qu’elle avait l’habitude de la vie en communauté. Et puis elle a démarré avec les autres, dès la première année de maternelle. Elle était le plus petite de sa classe au début de l’année scolaire et, en juin, c’était la plus grande. Quand je l’ai eue, elle pesait 11 kilos et mesurait 85 cm, un an après elle avait pris 20 cm. Aujourd’hui, c’est une enfant qui mange très bien – je fais d’ailleurs attention car elle est assez costaud – car elle a peur de manquer, même si c’est inconscient.

Il y a une histoire très forte qui se construit avec moi mais elle a aussi sa propre histoire. Plus nous avançons dans le temps et plus j’essaie de la considérer comme un enfant « normale ». Il faut moi aussi que j’oublie au quotidien qu’elle est adoptée même si c’est important de le savoir pour répondre à ses questions.

Je l’aime tellement, cette enfant, que parfois je suis frustrée de na pas l’avoir portée en moi. Mais dans ces cas-là, je pense à sa mère biologique à qui on a arraché son enfant sous la contrainte alors qu’elle l’allaitait depuis 9 mois. J’ai beaucoup de compassion envers elle. Et moi, j’ai une chance énorme ! »